Tous indigènes ! La lettre

Libres, égaux, adelphes … mais où sont nos racines ?

Les peuples autochtones ont fait entendre leur voix lors de la COP30. Mais sait-on que les Lumières, en leur temps, avaient su les écouter ? Sans entendre, toutefois, la profondeur d’un message que nous ne faisons encore qu’effleurer aujourd’hui…

Savez-vous que notre devise nationale et une bonne part de notre pensée moderne ont trouvé leur source dans les philosophies racines ?

Commençons par la liberté. En ces temps où cette valeur fondatrice de nos cultures semble de plus en plus questionnée, se pencher sur ses racines éclaire le chemin.

S’arrête-t-elle vraiment là où commence celle de l’autre ? Sommes-nous libres, en deçà, de suivre tout ce que nous dictent nos élans ? Ou bien la liberté aurait-elle des racines plus profondes, reliées à un mycellium invisible, nécessaire à connaître pour qu’elle puisse émerger en surface en respectant toute la vie qui l’entoure ?

Dans ma quête de sens auprès des sagesses et philosophies racines, ce mot de liberté -liberté intérieure, liberté extérieure- est revenu souvent. Et celles-ci semblent l’éclairer tout autrement que nous. Absent de certaines langues natives, ce mot semble rimer avec pouvoir et souveraineté : des termes qui, eux aussi, résonnent tout autrement…

Une devise aux racines lointaines

D’où vient notre fameuse devise « Liberté, égalité, fraternité » ? Dans leur livre-enquête « Au commencement était », les chercheurs David Graeber et David Wengrow démontraient comment la pensée des Lumières a été influencée et s’est largement nourrie de la rencontre avec les peuples natifs d’Amérique du Nord. Les missionnaires d’alors, tout imprégnés qu’ils étaient de l’inégalité répandue depuis des lustres dans la vieille Europe, furent surpris d’y rencontrer des groupes humains où la pauvreté n’existait pas. Au sujet des Micmac de Nouvelle-écosse, en 1608, un prêtre jésuite remarquait : «ils pourvoient à la nécessité de chacun, sans qu’il y ait aucun pauvre mendiant parmi leurs villes et villages ». Dans leur perception, laisser l’autre dans le besoin et le traiter comme inférieur était tout bonnement inhumain. De même que chercher à le contrôler en lui imposant son autorité. « Je ne crois pas qu’il y ait de peuples sur la Terre plus libres que ceux-ci, et moins capables de voir leurs volontés contraintes à quelque puissance que ce soit », écrivait un autre prêtre jésuite. Face à leurs visiteurs européens qui méprisaient leurs pauvres et se soumettaient au pouvoir de leurs supérieurs, les indigènes, non seulement s’indignaient de leurs mœurs, mais les traitaient d’« esclaves ». « Tandis que les Européens ne cessaient de se chamailler pour prendre l’avantage, notent les auteurs, les sociétés des forêts du Nord-Est garantissaient à tous les moyens d’une existence indépendante, ou s’assuraient au moins qu’aucun individu ne fût subordonné à un autre. »

« Entre 1703 et 1750, ajoutent-ils, la pensée européenne fut profondément influencée par la critique indigène. Au fil de milliers de conversations conduites dans des dizaines de langues, du portugais au russe, les réactions autochtones initiales d’indignation et de dégoût face aux mœurs européennes se muèrent en un débat autour des concepts d’autorité, de morale, de responsabilité sociale et surtout, de liberté. […] En somme, la critique indigène était si puissante qu’elle devint une arme pour tous ceux qui trouvaient à redire aux configurations intellectuelles et sociales de leur temps – un jeu auxquels se prêtèrent la plupart des grands philosophes des Lumières. »

Singulier, et souverain en soi-même

En résumé, au détour de ce pavé passionnant qui revisite l’histoire humaine, ils démontrent que la pensée européenne de cette époque et les événements qui en découlent, de la révolution française jusqu’à aujourd’hui, ont été tout bonnement inspirés par les conceptions de « liberté, égalité et adelphité » que ces peuples du Nord de l’Amérique incarnaient.

Une démonstration à la fois surprenante, car historiquement négligée, et évidente dès lors qu’on se penche sur ce qui fait le cœur de ces pensées racines. Pourquoi la liberté, l’égalité, et l’adelphité y sont-elles essentielles ? Ainsi que je le détaille dans mon dernier livre, c’est parce qu’elles s’inspirent, comme toujours, du vivant. De leur écoute profonde et de l’observation de la vie autour d’eux, à l’origine donc, la nature, elles déduisent que chaque être est singulier : « même les animaux d’une même espèce – deux cerfs, deux hiboux – se comporteront différemment l’un de l’autre, remarquait l’homme médecine lakota Tahca Ushte**. Si Wakan Tanka aime qu’il en soit ainsi pour les plantes et les animaux, et jusqu’aux plus modestes souris ou punaises, à plus forte raison combien doit-il exécrer les humains semblables, accomplissant la même tâche, se levant à la même heure, portant un même type de vêtement de confection, voyageant dans le même métro, les yeux sur la même horloge et, pis que tout, pensant semblablement à toute heure du jour. »

La nature comme maîtresse

Dans cette vision, renier la singularité de chacun, son rôle, sa place souveraine, vouloir figer un modèle, s’y conformer, le copier, le reproduire ou l’imposer va à l’encontre des lois du vivant. Au contraire, les cultures racines favorisent le chemin de connaissance de soi, de la « nature profonde en soi ». Pour cette raison, on respecte la liberté des individus, y compris des enfants, et on n’impose pas un point de vue car cela est perçu comme un manque de respect de l’autonomie de l’autre. Seule la nature pose les vraies limites, les lois de la vie, et les apprendre à travers elle est le cœur de ces éducations. Au cours de mes recherches, je me suis aperçue que cette idée est centrale tant chez les Maasaï du Kenya, les Atikameks du Québec, les Yekwanas du Vénézuela, les Navajos, 1… Tout au plus montre-t-on le chemin, pour transmettre en les incarnant, les valeurs profondes de sa culture, fondées sur ces lois et principes du vivant.

L’autre, jamais inférieur à soi

Dans cette pensée, de même que le monde vivant, humain et plus qu’humain, nous habite autant que nous l’habitons, que nous en sommes le prolongement, l’autre est respecté car il est perçu comme un prolongement de soi-même, et jamais comme inférieur. Parce que tous les membres du groupe, du clan, de la nation, sont égaux, il convient de veiller à ce que les besoins de base de l’autre soient satisfaits comme pour soi-même pour maintenir l’harmonie. L’inégalité devient tout bonnement impensable.

Il en découle également une posture envers l’autre que nous avons du mal à comprendre et à incarner, éduqués que nous avons été à se comparer, à juger, à faire plaisir quitte à s’oublier soi-même, ou encore à idéaliser, idolâtrer, et à l’arrivée à donner son pouvoir ou le prendre sur l’autre. « Nous sommes pareils », rappelle par exemple une formule employée par les Tojolabales (Mexique) au début de chaque échange, comme pour se souvenir que l’autre est le miroir de soi-même. Et dans ces perceptions de la vie, l’adelphité n’est pas un principe limité aux humains entre eux, mais une façon d’incarner pleinement le lien qui relie à l’autre, et à travers lui, à plus grand : elle est le trait d’union entre la perception de l’égalité et la notion de parenté étendue que l’on trouve dans le « O Mitakuye Oyasin » des Lakotas : « je suis parent avec tout ce qui est ». L’arbre, la rivière, l’oiseau, l’animal, la Terre, deviennent des frères, sœurs, cousins, grand-mère, grand-père…

Une tentative de greffe incomplète

Que s’est-il passé alors, pour que la vieille Europe s’inspire effectivement au XVIIIè siècle de ces sagesses sans qu’elles imprègnent nos façons d’être comme c’était le cas de ces sociétés avant qu’elles ne soient assujetties par la force ?

Ce que j’en perçois depuis ce regard « entre deux mondes » que ces philosophies m’ont ouvert, nourri par l’expérience d’un lien autre au vivant, c’est qu’elles ont été transplantées dans notre pensée en ignorant le terreau qui va avec ! Nous y avons accolé notre vision culturelle étriquée de « bien » et de « mal » alors qu’elles nous parlent des lois de la vie qui se situent au-delà : elles nous parlent, non pas de morale, mais de l’équilibre de la Vie dans l’écosystème Terre. Greffées sur notre pensée manichéenne, ces notions ont perdu les racines profondes qui, dans ces sociétés, les animent : on croit devoir respecter l’autre parce que c’est bien, et que le contraire serait mal, alors que ce respect est avant tout nécessaire pour préserver la continuité de la vie.

Si ces visions du monde conçoivent comme impossible de soumettre son « prochain », d’abuser de son pouvoir sur lui, de lui abandonner son pouvoir, de lui laisser subir les vicissitudes de la vie, c’est parce que cela viendrait troubler les principes garants des équilibres de l’écosystème au sens large. Dès lors, la seule soumission possible pour un individu est une soumission à lui-même, à sa nature profonde, à cette essence qu’il est -son âme peut-être-, et à la médecine, la mission qu’elle est venue accomplir dans cet écosystème et qui ne lui appartient même pas. Encore faut-il, pour trouver ce chemin, ouvrir des espaces connectés au vivant, qui permettent à l’individu de se connaître, de s’ajuster, ce que ces sociétés organisent et accompagnent.

Laisser la fleur faner puis disparaître ?

En traversant l’océan, cette dimension a donc été oubliée en chemin. Et les racines de ces visions écosystémiques du monde ont été coupées. La conscience cultivée par ces philosophies que souveraineté, liberté, égalité, adelphité sont naturellement conférées par la place de chacun dans l’écosystème -et réciproquement- n’a pas fait partie du voyage… Nos sociétés, fondées sur l’oubli de notre appartenance à un écosystème plus qu’humain, ont adopté ces valeurs qui furent perçues comme « bonnes ». Mais elles les ont plaquées sur nos institutions sans s’interroger sur ce qui les nourrit en profondeur.

En l’absence du terreau culturel qui élève les humains dans la conscience de faire partie d’un monde plus grand, elles sont sans racines. Ainsi mises en œuvre dans nos sociétés, ces valeurs sont «hors sol» et n’opèrent que comme des pansements : elles limitent artificiellement la tentation de prendre le pouvoir sur l’autre. Comme une fleur coupée, tout ce qui les maintient vivantes et les équilibre n’a pas été transplanté avec elles : le plus qu’humain dans lequel elles s’enracinent, la conscience de l’existence d’une nature profonde, d’une raison d’être de chacun, qui le rend conscient de son appartenance et de son vrai pouvoir -sa médecine- ont été ignorés.

Ou régénérer l’écosystème où elle est née…

Dès lors, nous voyons ces valeurs faner, et la tentation de les jeter à la poubelle prendre le dessus, pour inventer de nouvelles lois, valeurs, déconnectées, inconscientes d’appartenir à l’écosystème, au lieu de restaurer un écosystème propice à laisser croître un arbre, une forêt…

C’est cette conscience que nous avons à réveiller, à restaurer : celle de faire partie d’une Terre qui nous habite autant que nous l’habitons, de ce monde à la fois fini et vivant car animé par une intelligence plus grande que nous. Un monde vivant à questionner, avec lequel nous pouvons réapprendre à dialoguer, de multiples façons, car il nous montre le chemin de cette nature que nous sommes.

Car sans cette conscience, en asservissant et en réifiant la Terre, ses eaux et tous ses habitants autres qu’humains, in fine, c’est bien nous-mêmes que nous asservissons et réifions : c’est ce malaise qui transparaît de toutes parts aujourd’hui.

Apprendre à se re-lier à la nature, réenraciner ce sentiment d’appartenir à l’écosystème, en prenant conscience de notre rôle, de notre pouvoir personnel et avec lui, naturellement, de notre responsabilité dans celui-ci : c’est tout l’enjeu de la restauration d’une culture vivante dont ces sagesses nous montrent le chemin. Les sociétés racines qui ont pu garder vivantes leurs philosophies le travaillent dès l’enfance, et tout au long de la vie.

Et c’est, en profondeur, ce à quoi le Cercle des Passeurs et ses propositions, cette lettre « Tous indigènes !», et moi-même avons à cœur de contribuer.

Lire aussi «Lutter contre l’extinction de l’expérience »

1Plus de détails dans « Et si la Terre nous parlait ? Huit principes de vie inspirés des peuples racines »