La Terre est malade des humains, et elle a fait entendre sa voix cet été de mille et une façons. Le remède, lui, est en nous. Or, comme le rappellent les hommes médecine navajos et bien d’autres, guérir ne signifie pas un retour à un état initial, mais une transformation profonde pour réorienter l’énergie dans le sens du vivant.
Plus de doute possible cette fois : la Terre est malade des humains. Le rythme de la rentrée nous invite à reprendre le cours de nos vies comme si de rien n’était. Mais en cette saison, la vie, la nature, nous envoient un autre signal : c’est le temps de trier le grain, de réserver le bon, à garder pour l’hiver ou à resemer, et de jeter le mauvais.
Et la récolte de cette fin d’été 2026 a bien le goût amer depuis longtemps annoncé : forêts brûlées, tremblements de terre, tornades, inondations, coulées de boue… Un goût de perte, de biens, et hélas aussi, de nombreuses vies… Les conséquences du réchauffement deviennent visibles, et surtout, sensibles : elles bousculent nos corps, nos émotions, nos cœurs, affolent nos pensées. C’est ainsi aussi que la Terre nous parle. Entendons son message : il est temps de trier, de repenser nos modes de vie, de fonctionnement collectif et individuel, et de nous réinscrire dans une vision à long terme, dans une perspective où la vie, la Terre, est au centre, et nos organisations humaines conçues à son service. C’est précisément ce qu’ont préservé jusqu’à aujourd’hui les visions du monde des peuples racines.
Le mamu (chamane) kogi Miguel Dingula résumait ainsi à Eric Julien, fondateur de Tchendukua : « La Mère souffre, sa peau se dessèche, elle s’épuise. Malade, elle ne supporte plus les poisons que nous lui administrons, ces « méga-projets » que nous nous obstinons à développer. Tremblements de terres, incendies, sécheresse, guerres, sont des alertes qu’elle nous envoie. » Il ajoutait : « Calmez vous dans votre tête, faites la paix dans vos cœurs et les incendies se calmeront.» Et encore : « Vous voulez aller toujours plus vite. Mais jusqu’où souhaitez vous allez plus vite ? »
Agir ou s’agiter ?
Nos cultures ont prouvé leur puissance. Elles ont montré leur pouvoir d’agir sur le monde, et même d’en troubler les équilibres. Or l’une des plus grandes sagesses que rappellent ces visions du monde est celle-ci : le pouvoir va de paire avec une grande responsabilité. Il est temps pour nos cultures aussi d’endosser la responsabilité de leur puissance. Et de sortir de leur course effrénée.
Après des siècles à mettre en avant la toute puissance de l’action, qui a fini, ce dernier siècle, par se confondre avec l’agitation, il est temps de restaurer notre pouvoir d’être : de prendre le temps de « penser le monde », comme y invitent les Kogis. De comprendre que ses déséquilibres extérieurs commencent en nous-mêmes : « le chaos intérieur déborde sur l’extérieur », disent les Maasaï.
Pour parvenir à cela, les sociétés racines éduquent les humains à se connaître. Plutôt qu’en faire des « agissants », des « productifs », il s’agit d’abord de « mettre de l’ordre à l’intérieur », de nourrir l’être avant le faire. De confronter en soi le désir de toute puissance à la réalité de la vie, du vivant, pour apprendre à s’y ajuster, et à travers lui, à se connaître.
Car, ainsi que le rappellent ces philosophies, en chaque être se trouve déposé un projet, un don, une place dans l’écosystème qu’il se doit de découvrir pour contribuer aux équilibres. Tant que cette part de nous est inconnue, nous nous singeons les uns les autres, et nous nous agitons : nous cherchons des modèles, plutôt que d’incarner qui nous sommes. Pour parvenir à connaître cet être que nous sommes, les sagesses racines invitent à équilibrer la balance du temps, donc pour nous, ralentir : avant d’agir, revenir en soi, reconsidérer l’impact de son chaos intérieur, accueillir en soi les résidus émotionnels, psychologiques, de son histoire, des traumas collectifs, en prendre soin et les transformer… En un mot, retrouver la paix en soi avant d’agir sur le monde.
La guerre qui vit en nous…
Dans un document video consacré aux Kogis, des mamus visitent en 2023 le mémorial du camp de concentration de Sachsenhausen, et expliquent : « certes, la guerre a pris fin, mais son énergie, elle, continue de vivre. » Pour eux, ce qui s’est vécu là, comme tous nos conflits trop vite refermés, qu’ils soient extérieurs ou intérieurs, continue de vivre en nous, dans nos familles, et dans nos liens à la Terre, jusqu’à ce qu’un travail spirituel soit réalisé pour le soigner…
« Le reflet de la colère qui gronde dans nos poitrines réchauffe chaque jour un peu plus le climat. Nos cœurs secs assoiffés assèchent ses rivières et ses nappes. Nos peurs globalisées lèvent des vents de folie, déchaînent les éléments. »
Prendre soin de nos intériorités, pour les peuples racines, est une responsabilité individuelle ET collective. Car elles ne sont pas séparées, ni entre elles, ni de la Terre, qui ne souffre aujourd’hui que de nos blessures intérieures projetées sur elle. Cette perspective va au-delà du simple travail psychologique sur soi : elle englobe notre participation active, qu’on le veuille ou non, à la qualité de l’écosystème !
Que nous l’ignorions ou pas, notre vie intérieure participe aux équilibres comme aux déséquilibres. Le reflet de la colère qui gronde dans nos poitrines, en plus de consumer nos liens humains et de déclencher des conflits et des guerres, réchauffe chaque jour un peu plus son climat. Ignorants de la source de vie qui les anime, nos cœurs secs assoiffés assèchent ses rivières et ses nappes. Peu à peu, nos peurs globalisées lèvent des vents de folie, déclenchent des tempêtes, des incendies, déchaînent les éléments. Ce qui à première vue est une métaphore, est en réalité une chaîne de causes à effets, qui prend sa source à l’intérieur, amplifiée au fil du temps, des générations, et dont la réalité explose maintenant sous nos yeux : la Terre, que nous avons transformée à notre image au lieu de nous adapter à ses lois, souffre de notre incapacité à réparer nos liens, intérieurs, extérieurs, humains, comme plus qu’humains. Et forcément, elle réagit…
« Guérir ne signifie pas un retour à un état initial, mais une transformation profonde. Une transformation qui remet l’énergie en mouvement, et parce qu’elle réintègre les lois du vivant. »
La Terre est malade des humains, et le remède est donc déposé en nous-mêmes. Mais, ainsi que le rappellent les hommes médecine navajos et bien d’autres, guérir ne signifie pas un retour à un état initial, mais une transformation profonde. Une transformation qui remet l’énergie en mouvement, et parce qu’elle réintègre les lois du vivant.
L’écoanxiété est un symptôme, une opportunité de soigner un déséquilibre plus grand
L’écoanxiété, par exemple, est un symptôme d’un déséquilibre global qui s’exprime à travers nous. Mais plutôt que de la percevoir comme un « malaise », elle est une opportunité de descendre en nous-mêmes pour comprendre ce qui nous agit, pour apaiser ce qui nous agite… De retrouver notre centre pour choisir en conscience de créer depuis ce qui, profondément, nous agit, et non réagir en agitant le monde à travers nous.
« Cherchons en nous la médecine, le remède que nous sommes.»
Ce symptôme appartient au collectif. C’est à lui de soigner la source du mal qu’il exprime. Il nous offre une occasion de nous réunir au chevet du vivant et de choisir (voir par exemple l’initiative citoyenne Un commun accord). Quant aux individus qui composent ce collectif, à chacun de prendre soin de cette part de nous à travers laquelle les éléments peuvent retrouver leurs équilibres. De dénouer, ensemble, les fils emmêlés de nos liens blessés, défaire les nœuds de nos histoires individuelles et de nos traumas culturels hérités, pour restaurer la paix, et agir depuis cet état intérieur. Car c’est en nous-mêmes que toutes les pollutions, pulsions « consummatrices » prennent leur source. Et face aux défis qui s’annoncent, l’hyper-agitation nous guette…
Ralentissons collectivement. Déplaçons notre quête de la croissance vers celle de l’équilibre. Cherchons en nous la médecine, le remède que nous sommes. Accompagnons nos enfants à la trouver en eux. Et inventons, ouvrons des espaces pour accueillir, ressentir, transformer nos maux, nos peurs, nos manques, nos impatiences, nos ombres, et apaiser nos guerres intérieures. Dans la perspective de restaurer l’écosystème dont nous sommes : tel est le changement de regard essentiel auquel ces sagesses ancestrales nous invitent, pour reprendre notre responsabilité.
La bonne nouvelle, c’est que cette responsabilité va de paire avec notre vrai pouvoir, notre « médecine » : en accueillant le don que nous sommes pour la vie, individuellement et collectivement, nous retrouvons notre place dans l’écosystème, et nous pouvons alors le déployer à son service et dans la joie.
Là encore, les sagesses de ces peuples, leurs principes et lois du vivant qui nous animent et nous habitent, nous en indiquent la direction. Allons-nous l’emprunter ?…
Pour aller plus loin :
Le Cercle des Passeurs (voir les prochains rendez-vous ici)
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(Photo Markus Spiske sur Unsplash)

